Discours et fragments

Comment endurer les épreuves

1. Afin d’affronter plus facilement et plus joyeusement les épreuves que nous pouvons nous attendre à subir au nom de la vertu et de la bonté, il est utile de rappeler les épreuves que les gens endureront pour des fins indignes. Ainsi, par exemple, songez à ce que les amoureux intempérés subissent au nom de mauvais désirs, et combien d’efforts les autres dépensent au nom du profit, et combien de souffrances endurent ceux qui cherchent la gloire ; gardez à l’esprit que tous ces gens se soumettent volontairement à toutes sortes de labeurs et de privations. N’est-il pas monstrueux qu’ils endurent de telles choses sans récompense honorable, alors que nous, pour le bien idéal – c’est-à-dire non seulement l’évitement des maux, mais aussi l’acquisition de la vertu, qu’on pourrait qualifier de fournisseur de tous les biens -, ne sommes pas prêts à supporter toutes les épreuves ?

2. Et pourtant, personne n’admettrait combien il est préférable, au lieu de s’efforcer de gagner la femme de quelqu’un d’autre, de s’efforcer de discipliner ses désirs ; au lieu de subir des épreuves pour l’argent, de s’entraîner à vouloir peu de choses ; au lieu de se donner du mal à obtenir la notoriété, se donner du mal afin de ne pas avoir soif de notoriété ; au lieu d’essayer de trouver un moyen de blesser une personne enviée, de demander comment ne pas envier qui que ce soit ; et au lieu de flagorner pour se faire de faux amis, de souffrir pour posséder de vrais amis ?

3. Maintenant, puisqu’en général le labeur et la misère sont une nécessité pour tous les hommes, tant pour ceux qui cherchent les meilleures fins que pour ceux qui cherchent les pires, il est absurde que ceux qui poursuivent les meilleures ne soient pas beaucoup plus enthousiastes dans leurs efforts que ceux pour qui il y a peu d’espoir de récompense pour toutes leurs douleurs. Pourtant, quand nous voyons des acrobates faire face sans se soucier de leurs tâches difficiles et risquer leur vie même en les exécutant, en culbutant sur des épées retournées ou des cordes de marche placées à une grande hauteur ou en volant dans les airs comme des oiseaux, où un faux pas signifie la mort, tout ça pour une récompense misérablement petite, ne serions-nous pas prêts à endurer la misère pour le bonheur complet ? Car il n’y a pas d’autre fin pour devenir bon que de devenir heureux et de vivre heureux pour le reste de notre vie.

4. On pourrait raisonnablement penser à certains animaux très capables lorsqu’il s’agit d’affronter des épreuves. En tout état de cause, les coqs et les cailles, bien qu’ils ne puissent comme les hommes comprendre la vertu et ne connaissent ni le bien ni le juste et n’aspirent à aucune de ces choses, luttent néanmoins l’un contre l’autre, et, même lorsqu’ils sont mutilés, se lèvent et endurent jusqu’à la mort afin de ne pas se soumettre l’un à l’autre.

5. Il est donc d’autant plus approprié que nous restions fermes et endurants, puisque nous savons que nous souffrons pour une bonne cause, soit pour aider nos amis ou pour le bien de notre ville, soit pour défendre nos femmes et nos enfants, soit, mieux et plus impératif, pour devenir bons, justes et autocontrôlés, un état que nul homme n’atteint sans épreuves. Il me reste à dire que l’homme qui ne veut pas se dépenser est indigne du bien puisque « nous gagnons tout le bien par le travail » [Épicharme].

De la finalité du mariage

Le mari et la femme doivent se réunir dans le but de faire vie commune et de procréer, et en outre de considérer toutes choses en commun entre eux, et rien de privé, pas même leur propre corps. La naissance d’un être humain qui résulte d’une telle union est certes quelque chose de merveilleux, mais ce n’est pas encore suffisant, dans la mesure où, indépendamment du mariage, elle pourrait résulter de toute autre union sexuelle, tout comme dans le cas des animaux. Mais dans le mariage, il doit y avoir avant tout une amitié parfaite et un amour mutuel du mari et de la femme, tant dans la santé que dans la maladie et dans toutes les conditions, puisque c’est avec le désir de cela et d’avoir des enfants que les deux sont entrés dans le mariage. Lorsque cet amour pour l’autre est parfait et que les deux le partagent complètement, chacun s’efforçant de surpasser l’autre en dévotion, le mariage est idéal et digne d’envie, car une telle union est belle.

Mais lorsque chacun ne regarde que ses propres intérêts et néglige l’autre, ou, ce qui est pire, lorsque l’un est si préoccupé et vit dans la même maison mais fixe son attention ailleurs et n’est pas disposé à s’unir avec son compagnon, alors le mariage est condamné au désastre et, bien qu’ils vivent ensemble, leurs intérêts communs sont compromis. Au final ils se sépareront, ou ils resteront ensemble et souffrirons un mal pire que la solitude.

Fragment XXXVIII – De la dichotomie du contrôle

Des choses qui existent, Dieu en a mis certaines sous notre contrôle et d’autres en dehors. Sous notre contrôle, il a mis la partie la plus noble et la plus excellente, la maîtrise de nos représentations. Quand elle est correctement utilisée, elle entraîne la sérénité, la gaieté, la constance ; elle est synonyme de justice, loi, maîtrise de soi, et vertu dans son ensemble. Tout le reste n’est pas sous notre contrôle. C’est pourquoi nous devons devenir semblables à Dieu et, en divisant les choses de la même manière, nous devons revendiquer les choses qui sont sous notre contrôle ; ce qui n’est pas sous notre contrôle, nous devons le confier à l’univers et lui céder volontiers, qu’il demande nos enfants, notre pays, notre corps ou quoi que ce soit d’autre.

Epictète (élève de Musonius) sur la dichotomie du contrôle :

1. Des choses les unes dépendent de nous, les autres ne dépendent pas de nous. Ce qui dépend de nous, ce sont nos jugements, nos tendances, nos désirs, nos aversions, en un mot tout ce qui est opération de notre âme ; ce qui ne dépend pas de nous, c’est le corps, la fortune, les témoignages de considération, les charges publiques, en un mot tout ce qui n’est pas opération de notre âme.

2. Ce qui dépend de nous est, de sa nature, libre, sans empêchement, sans contrariété ; ce qui ne dépend pas de nous est inconsistant, esclave, sujet à empêchement, étranger.

3. Souviens-toi donc que si tu regardes comme libre ce qui de sa nature est esclave, et comme étant à toi ce qui est à autrui, tu seras contrarié, tu seras dans le deuil, tu seras troublé, tu t’en prendras et aux dieux et aux hommes ; mais si tu ne regardes comme étant à toi que ce qui est à toi, et si tu regardes comme étant à autrui ce qui, en effet, est à autrui, personne ne te contraindra jamais, personne ne t’empêchera, tu ne t’en prendras à personne, tu n’accuseras personne, tu ne feras absolument rien contre ton gré, personne ne te nuira ; tu n’auras pas d’ennemi, car tu ne souffriras rien de nuisible.

4. Aspirant à de si grands biens, songe qu’il ne faut pas te porter mollement à les rechercher, qu’il faut renoncer entièrement à certaines choses et en ajourner d’autres quant à présent. Mais si outre ces biens tu veux encore le pouvoir et la richesse, peut-être n’obtiendras-tu même pas ces avantages parce que tu aspires en même temps aux autres biens, et, en tout cas, ce qu’il y a de certain, c’est que tu manqueras les biens qui peuvent seuls nous procurer la liberté et le bonheur.

5. Ainsi, à toute idée rude, exerce-toi à dire aussitôt : « Tu es une idée, et tu n’es pas tout à fait ce que tu représentes. » Puis examine-la, applique les règles que tu sais, et d’abord et avant toutes les autres celle qui fait reconnaître si quelque chose dépend ou ne dépend pas de nous ; et si l’idée est relative à quelque chose qui ne dépende pas de nous, sois prêt à dire : « Cela ne me regarde pas. »

De la pratique

1. Musonius exhortait toujours instamment ceux qui lui étaient associés à mettre en pratique ses enseignements, en utilisant des arguments tels que les suivants. La vertu, disait-il, n’est pas seulement une connaissance théorique, mais aussi une application pratique, tout comme les arts de la médecine et de la musique. Par conséquent, comme le médecin et le musicien doivent non seulement maîtriser le côté théorique de leurs arts respectifs, mais aussi s’entraîner à agir selon leurs principes, un homme qui veut devenir bon doit non seulement bien connaître les préceptes qui sont propices à la vertu, mais aussi être sérieux et zélé dans l’application de ces principes.

2. Comment, en effet, une personne pourrait-elle devenir immédiatement tempérée si elle savait seulement qu’il ne faut pas être vaincu par les plaisirs, mais qu’elle n’était pas du tout habituée à résister aux plaisirs ? Comment peut-on devenir juste quand on a appris qu’il faut aimer l’équité mais qu’on ne s’est jamais exercé à éviter l’égoïsme et l’avidité ? Comment pourrions-nous acquérir du courage si nous avons simplement appris que les choses qui semblent terribles pour le commun des mortels ne sont pas à craindre, mais n’avons aucune expérience pour faire preuve de courage face à de telles choses ? Comment pourrions-nous devenir prudents si nous en sommes arrivés à reconnaître ce qui est vraiment bon et ce qui est vraiment mauvais, mais que nous n’avons jamais eu l’habitude de mépriser les choses qui ne sont bonnes qu’en apparence ?

3. C’est pourquoi, dès l’apprentissage des leçons appropriées à chaque excellence, la formation pratique doit suivre invariablement si nous espérons tirer profit des leçons que nous avons apprises. De plus, cet exercice pratique est plus important pour l’étudiant en philosophie que pour l’étudiant en médecine ou tout autre art similaire, la philosophie prétendant être une discipline plus grande et plus difficile que n’importe quelle autre étude. La raison en est que les hommes qui entrent dans les autres professions n’ont pas eu leur âme corrompue auparavant et n’ont pas appris le contraire de ce qu’on va leur enseigner, mais ceux qui commencent à étudier la philosophie sont nés et ont grandi dans un environnement corrompu, et donc se tournent vers la vertu dans un état tel qu’ils ont besoin d’une formation plus longue et plus approfondie.

4. Comment, alors, et de quelle manière devraient-ils recevoir une telle formation ? Puisque l’être humain n’est pas seulement l’âme, ni le corps, mais une synthèse des deux, la personne en formation doit prendre soin des deux : la meilleure partie, l’âme, plus zélée, mais aussi le corps. Car il est évident que le corps du philosophe doit être bien préparé à l’activité physique : souvent les vertus en font un instrument nécessaire pour les affaires de la vie. Il y a deux types d’entraînement, l’un qui convient à l’âme seule, et l’autre qui est commun à l’âme et au corps. Nous utilisons l’entraînement commun aux deux lorsque nous nous disciplinons au froid, à la chaleur, à la soif, à la faim, aux maigres rations, aux lits durs, à l’évitement des plaisirs et à la patience sous la souffrance. Par ces choses et d’autres comme elles, le corps est fortifié et devient capable de supporter les épreuves, solide et prêt à toute tâche ; l’âme aussi est fortifiée puisqu’elle est entraînée pour le courage par la patience dans les épreuves et pour la maîtrise de soi par l’abstinence des plaisirs.

5. L’entraînement qui est propre à l’âme consiste d’abord à démasquer les biens qui ne sont biens qu’en apparence, et de même pour les maux. Cette faculté de distinguer est toujours à notre disposition. Par ailleurs, il s’agit de pratiquer en n’évitant aucune des choses qui ne semblent mauvaises qu’en apparence, et en ne poursuivant aucune des choses qui ne semblent bonnes qu’en apparence. Il s’agit d’éviter par tous moyens celles qui sont vraiment mauvaises et de poursuivre par tous moyens celles qui sont vraiment bonnes.

6. Il est vrai que tous ceux d’entre nous qui ont participé à la discussion philosophique ont entendu que ni la douleur, ni la mort, ni la pauvreté, ni rien d’autre qui soit exempt de mal n’est un mal, et que la richesse, la vie, le plaisir ou quoi que ce soit d’autre qui ne participe pas à la vertu n’est pas un bien. Et pourtant, malgré cette compréhension, à cause de la dépravation qui s’est implantée en nous dès l’enfance et à cause des mauvaises habitudes engendrées par cette dépravation, quand vient la misère nous pensons qu’un mal est venu sur nous, et quand le plaisir vient nous pensons qu’un bien nous est arrivé.

7. En résumé, nous n’avons pas l’habitude de faire face aux épreuves en appliquant les justes principes. La personne en formation doit donc s’efforcer de s’habituer à ne pas aimer le plaisir, à ne pas éviter la misère, à ne pas s’éprendre de la vie, à ne pas craindre la mort, et dans le cas des biens ou de l’argent, à ne pas placer la réception au-dessus du don.

Fragment XXIII – Des tyrans

Pourquoi accuser les tyrans alors que nous sommes nous-mêmes pires qu’eux ? Car nous avons les mêmes impulsions que les leurs, mais pas les mêmes possibilités de les satisfaire.

Qu’est-ce qui est le plus efficace, la théorie ou la pratique ?

1. Le problème s’est posé entre nous de savoir quel était le plus efficace pour l’acquisition de la vertu : la théorie ou la pratique ? Considérant que la théorie enseigne ce qu’est la bonne conduite, alors que la pratique est l’habitude d’agir en accord avec cette théorie. Pour Musonius, la pratique semblait être plus efficace, et s’exprimant à l’appui de son opinion, il a posé la question suivante à l’une des personnes présentes : « Supposons qu’il y ait deux médecins, l’un capable de parler brillamment de l’art de la médecine mais n’ayant aucune expérience dans le soin des malades, et l’autre tout à fait incapable de parler mais expérimenté dans le traitement de ses patients selon les enseignements médicaux corrects. Lequel, demanda-t-il, choisiriez-vous si vous tombiez malade ? La personne répondit que, bien sûr, elle choisirait le médecin qui avait de l’expérience.

2. Musonius poursuivit : « Eh bien, prenons un exemple de deux autres hommes. L’un a beaucoup navigué et a servi comme pilote sur de nombreux bateaux, l’autre a très peu navigué et n’a jamais agi comme pilote. Si celui qui n’a jamais piloté parlait le mieux des méthodes de navigation, et l’autre très mal et inefficacement, lequel emploieriez-vous comme pilote si vous alliez en voyage ? » La personne répondit de nouveau qu’elle choisirait le pilote expérimenté.

3. Musonius dit encore : « Prenons le cas de deux musiciens. L’un connaît la théorie de la musique et les discours qui s’y rapportent le mieux, mais il est incapable de chanter ou de jouer de la harpe ou de la lyre ; l’autre est inférieur en théorie, mais il est compétent pour jouer de la harpe et de la lyre et aussi pour chanter. A qui donneriez-vous un poste de musicien, ou lequel aimeriez-vous avoir comme professeur pour un enfant qui ne connaît pas la musique ? ». La personne répondit qu’elle choisirait celui qui était compétent dans la pratique.

4. « Eh bien, dit Musonius, en ce qui concerne la tempérance et la maîtrise de soi, n’est-il pas beaucoup mieux d’être maître de soi et tempéré dans toutes ses actions que de pouvoir dire ce qu’il faut faire ? Ici aussi, la personne a convenu qu’il était moins important de bien parler de la maîtrise de soi que de la mettre en oeuvre. Musonius, rassemblant ce qui avait été dit, demanda : « Comment, maintenant, au vu de ces conclusions, la connaissance de la théorie pourrait-elle être meilleure que de s’habituer à agir selon les principes de cette théorie, si nous comprenons que la pratique permet d’agir et que la théorie rend capable de parler ? La théorie qui enseigne comment agir est liée à la pratique, et vient en premier, puisqu’il n’est pas possible de faire quelque chose de bon à moins que son exécution pratique ne soit en harmonie avec la théorie. En matière d’efficacité, cependant, la pratique l’emporte sur la théorie, car elle est plus influente pour amener les hommes à l’action ».

Les femmes elles aussi devraient étudier la philosophie

1. Tout comme les hommes, les femmes ont reçu des dieux le don de la raison, que nous utilisons dans nos rapports les uns avec les autres et par laquelle nous jugeons si une chose est bonne ou mauvaise. De même, la femme a les mêmes sens que le mâle, et le même corps. De plus, les femmes comme les hommes ont une inclination naturelle vers la vertu et la capacité de l’acquérir, et il est dans la nature des femmes pas moins que celle des hommes d’être satisfaites par les actes justes et de rejeter les autres.

2. Si cela est vrai, pourquoi considérer qu’il est approprié que les hommes cherchent comment mener la bonne vie, ce qui est exactement l’étude de la philosophie, mais que cela est inapproprié pour les femmes ? Se pourrait-il qu’il soit convenable pour les hommes d’être bons, mais pas pour les femmes ?

Examinons en détail les qualités qui conviennent à une femme afin de mener une vie bonne, car il apparaît que pour chacune d’entre elles l’étude de la philosophie est préconisée.

3. En premier lieu, la femme doit être une bonne gouvernante, attentive à tout ce qui concerne le bien-être de sa maison et capable de diriger les esclaves. Je prétends que ce sont là des qualités qui seraient présentes chez la femme qui étudie la philosophie, car il est évident que chacune d’entre elles fait partie de la vie, et que la philosophie n’est rien d’autre que la connaissance de la vie.

Mais avant tout, une femme doit être chaste et maîtresse de soi ; elle doit être pure et rejeter les amours illégitimes, faire preuve de retenue dans d’autres plaisirs, ne pas être esclave du désir, ne pas se disputer, ne pas être dépensière, ni extravagante dans l’habillement. Telles sont les qualités d’une femme vertueuse, et j’ajouterai encore celles-ci : contrôler son tempérament, et ne pas être vaincu par le chagrin ni par les émotions incontrôlées.

4. Ce sont là les choses que les enseignements de la philosophie transmettent, et la personne qui les a apprises et les pratique possède un caractère bien ordonné et convenable, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme.

Quant à la justice, la femme qui étudie la philosophie ne serait-elle pas juste, ne serait-elle pas une partenaire de vie irréprochable, ne serait-elle pas une compagne sympathique, ne prendrait-elle pas infatigablement la défense de son mari et de ses enfants, et ne serait-elle pas entièrement libérée de la cupidité et de l’arrogance ? Et qui mieux que la femme formée en philosophie serait disposé à considérer que le fait de faire le mal est pire que de de souffrir ? Qui mieux qu’elle aimerait ses enfants plus que la vie elle-même ?

5. Quant au courage, il faut s’attendre à ce que la femme instruite soit plus courageuse que celle qui ne l’est pas. Elle ne se soumettra donc à rien de honteux par crainte de la mort ou par refus d’affronter la misère, et elle ne sera intimidée par personne parce qu’il est de noble naissance, ou puissant, ou riche, ou même s’il est le tyran de sa ville. Car elle aura appris que la mort n’est pas un mal et que la vie n’est pas un bien. C’est ainsi qu’une telle femme est susceptible d’être énergique, prête à endurer la douleur, à allaiter ses enfants et à servir son mari, quitte à accomplir des tâches que certains jugeraient digne des esclaves.

6. Une telle femme ne serait-elle pas d’un grand secours pour l’homme qui l’a épousée, une fierté pour ses parents, et un bon exemple pour tous ceux qui la connaissent ? Certains diront que les femmes qui s’associent aux philosophes sont arrogantes et présomptueuses, et abandonnent leur foyer pour se tourner vers la compagnie des hommes et l’analyse des syllogismes. Je ne pense pas que les femmes qui étudient la philosophie se dérobent plus que les hommes aux tâches qui leur sont assignées, et je maintiens que leurs discussions doivent être tournées vers l’application pratique des préceptes.

De la coupe des cheveux

Musonius disait qu’un homme devrait se couper les cheveux pour la même raison que nous taillons une vigne, c’est-à-dire simplement pour enlever ce qui est inutile.

Les sourcils ou les cils, qui servent à protéger les yeux, ne doivent pas être coupés, de même que la barbe ne doit pas être rasée, car elle n’est pas superflue, mais elle nous a été fournie par la nature pour nous protéger. De plus, la barbe est le symbole naturel du mâle tout comme la crête du coq et la crinière du lion ; il faut donc raser ce qui dérange, mais rien de la barbe.

Zénon a justement fait remarquer qu’il faut couper la chevelure pour le même motif qu’il faut la garder longue, afin que la chevelure ne constitue pas une gêne. Car la nature est plus prudente envers la carence qu’envers l’excès, tant chez les plantes que chez les animaux. L’élimination de l’excès est plus simple que l’addition de ce qui manque.

Dans les deux cas, l’homme doit venir au secours de la nature, afin de combler autant que possible les déficiences et d’éliminer le superflu.

Par conséquent, les cheveux devraient seulement être coupés pour se débarrasser de tout ce qui gêne et pas pour attirer les regards, comme le pensent certains qui se rasent le menton et qui miment les imberbes. En cela ils ne diffèrent pas des efforts des femmes pour se faire belles. En effet, elles tressent certaines parties de leurs cheveux, en laissent flotter librement, et arrangent le reste d’une autre manière afin de paraître plus belles.

Ainsi, les hommes qui coupent leurs cheveux peuvent le faire par désir de paraître beaux à ceux à qui ils veulent plaire. De nos jours, il y a même des hommes qui se coupent les cheveux pour se libérer de leur poids et qui se rasent les joues. Ces derniers, amollis et dépravés, supportent de paraître efféminés et hermaphrodites, ce qu’ils devraient éviter par dessus-tout s’ils étaient de vrais hommes.

En quoi les cheveux sont-ils une charge pour l’homme ? A moins de penser que les plumes en sont une pour les oiseaux.

De la sexualité

1. Ceux qui mènent une vie de débauche ont besoin d’une variété d’amours non seulement légitimes mais aussi illégitimes ; les femmes comme les hommes. Parfois ils poursuivent un amour et parfois un autre. Ils ne sont pas satisfaits de ceux qui leurs sont disponibles, poursuivent ceux qui sont rares et inaccessibles, et se complaisent dans des intimités honteuse qui constituent un grave danger pour leur virilité.

2. Les hommes qui ne sont pas dévergondés ou immoraux sont tenus de considérer que les rapports sexuels ne sont justifiés que lorsqu’ils se produisent dans le mariage et qu’on s’y adonne dans le but d’engendrer des enfants, puisque c’est légitime, mais injuste et illégitime lorsqu’il s’agit simplement de recherche de plaisir, même dans le mariage.

3. De toutes les relations sexuelles, celles qui impliquent l’adultère sont les plus illégitimes, et pas plus tolérables que celles des hommes entre eux, parce que c’est une chose monstrueuse et contraire à la nature.

4. Que personne ne pense à avoir des relations avec une courtisane ou une femme libre en dehors du mariage, non, ni même avec sa propre servante.

5. Ces relations illégitimes sont honteuses, d’où le fait que nul n’ose faire ouvertement aucune de ces choses, même s’il a perdu la capacité de rougir. Et le fait même de tenter de dissimuler ce que l’on fait équivaut à une confession de culpabilité.

6. « Tout cela est très bien », dites-vous, « mais contrairement à l’adultère qui fait du tort au mari de la femme qu’il corrompt, l’homme qui a des relations avec une courtisane ou une femme qui n’a pas de mari ne fait du tort à personne, car il ne détruit l’espoir d’enfants de personne ». Je continue à soutenir que quiconque pèche est déshonoré.

7. Celui qui se complaît dans les plaisirs honteux est comme un porc qui se réjouit de sa propre vilenie.

8. Tel est le cas de l’homme qui a des relations avec sa propre servante, ce que d’aucuns considèrent comme tout à fait normal, puisque chaque maître est tenu d’avoir le pouvoir d’utiliser son esclave comme il l’entend. En réponse à cela, je n’ai qu’une chose à dire : s’il ne semble ni honteux ni déplacé à un maître d’avoir des relations avec sa propre esclave, qu’il réfléchisse à ce qu’il penserait si sa femme avait des relations avec un esclave masculin.